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Interview
Christiane Lambert, présidente du Copa : « L’Europe doit retrouver sa boussole agricole »

Interview de Christiane Lambert, présidente du Comité des organisations professionnelles agricoles de l'Union européenne (Copa).

Christiane Lambert, présidente du Copa (Comité des organisations professionnelles agricoles de l'Union européenne).
© AA

Pouvez-vous nous faire un point sur les manifestations agricoles en Europe ? 

Christiane Lambert : À ce jour, des manifestations se déroulent dans plus de la moitié des pays membres de l’Union européenne et de nouveaux mouvements sont annoncés comme en Slovaquie, en Hongrie. Les raisons qui ont poussé les agriculteurs européens dans la rue sont d’abord nationales mais elles se rejoignent aussi sur les inquiétudes à l’égard des politiques européennes actuelles ou en devenir.

C’est-à-dire ? 

C. L. : Aux Pays-Bas, les agriculteurs sont mécontents du traitement que le Gouvernement leur réserve en leur enjoignant de réduire le nombre de vaches dans les cheptels de 30 % d'ici 2030, afin de faire baisser les émissions d'azote du pays. Les Flamands et les Irlandais ont manifesté sur des sujets assez similaires. Dans les pays frontaliers et proches de l’Ukraine (Pologne, Slovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie), les agriculteurs ont été les victimes collatérales de l’importation sans droits de douanes des produits agricoles et alimentaires ukrainiens. Cette situation a fait chuter les prix : jusqu’à 100 euros la tonne de blé, mettant en péril les exploitations. En Allemagne, les agriculteurs se sont opposés à un projet de réduction des subventions pour le diesel quand leurs collègues italiens sont allés à Rome pour protester notamment contre la viande de synthèse, les prix du gasoil trop hauts ou encore l’obligation de rotation annuelle des cultures prévue dans la Pac. Je pourrais poursuivre cette longue liste avec les Wallons, les Espagnols, les Portugais, les Tchèques, etc.

Quelle leçon tirez-vous de ces mobilisations ? 

C. L. : Que les agriculteurs européens qui s’informent aussi par les réseaux sociaux sont excédés par la surchauffe réglementaire qui les accablent au quotidien. Ils ne comprennent pas pourquoi la Commission européenne a pu rester sourde à leurs craintes et leurs demandes répétées. Je rappelle notamment que le Green Deal, ensemble d'initiatives politiques proposées par la Commission européenne dans le but primordial de rendre l'Europe climatiquement neutre en 2050, a été pensé en 2019 et même bien avant. Depuis, le contexte a considérablement changé : la Covid, la guerre en Ukraine et de nombreux événements climatiques ont changé la donne économique et sociétale. Or la Commission, sous l’égide de son ancien vice-président Franz Timmermans, a continué comme si de rien n’était, en avançant à l’aveugle, sourde aux demandes des syndicats agricoles européens. Finalement, ce tsunami réglementaire va déboucher sur un empilement réglementaire: l’Europe a voté plus de 15 textes qui imposent de nouvelles contraintes aux agriculteurs avec des injonctions parfois contradictoires.

C’est un peu la goutte qui a fait déborder le vase ? 

C. L. : Oui, c’est l’accumulation de tous ces facteurs qui ont poussé les agriculteurs à bout. Il n’est pas concevable que les déclinaisons agricoles du Green Deal aient été mises sur la table sans aucune étude d’impact. Il a fallu attendre que plusieurs universités européennes, et même le ministère américain de l’Agriculture, se penchent sur la question pour que la Commission daigne en publier une en catimini au mois d’août… Toutes parviennent à la même conclusion : des baisses de productions sont inéluctables, entraînant la baisse du revenu des agriculteurs, l’augmentation des importations et, in fine, avec des bénéfices en termes de biodiversité ou climatiques très limités. Je précise que les agriculteurs ne refusent pas la transition. Encore faut-il avoir les moyens financiers de conduire cette transition. Ce n’est pas en réduisant le revenu des agriculteurs que l’objectif sera atteint. Je rappelle aussi que l’Europe représente 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et son agriculture 11 % de ces 8 %. Quels efforts réalisent la Chine, les Etats-Unis, la Russie, le Brésil ou l’Inde en termes de décarbonation ? Même si on devait réduire de moitié l’ensemble des émissions agricoles de l’UE, l’impact resterait limité alors que les conséquences stratégiques pour l’UE seraient massives.

Pensez-vous que l’on puisse produire plus et mieux avec moins d’impact environnemental ? 

C. L. : Je suis convaincue que l’agriculture est une source de solutions pour elle-même, mais aussi pour d’autres secteurs d’activité : méthanisation, biomasse, agrivoltaïsme, agroforesterie, sylviculture… Quand la Commission annonce sa stratégie Fit For 55 à la suite de la guerre en Ukraine, elle table sur une multiplication par dix de la production de biogaz. Un biogaz majoritairement agricole. Nos sols sont de puissants capteurs de carbone. Cette activité peut d’ailleurs constituer une source de revenus complémentaires. Oui le verdissement est possible, à condition de trouver un équilibre entre la production alimentaire et la viabilité économique des exploitations.

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé le 6 février vouloir surseoir à la directive sur l’utilisation durable des pesticides (SUD) qui doit devenir un règlement (règlement SUR). Quelle est votre première réaction ?

C. L. : C’est un désaveu implicite de l’approche Farm to Fork, dont ce texte était l'un des piliers réglementaires. La président de la Commission avait déjà donné quelques signes avant-coureurs en septembre dernier quand elle avait indiqué dans son discours sur l’état de l’Union qu’il « fallait sortir des polarisations entre agriculture et environnement ». Même si son dialogue stratégique sur l’agriculture a eu un peu de retard à l’allumage puisqu’il a été lancé le 25 janvier au lieu du mois de décembre 2023, il a le mérite de revenir à la source : écouter ceux qui font, c’est-à-dire nous les agriculteurs. C’est un premier pas et je suis satisfaite de voir qu’il existe une prise de conscience au sein de la classe politique française et européenne pour ne pas considérer l’agriculture comme l’ennemie de l’écologie. J’en veux pour preuve la première phrase énoncée le 1er février à Matignon par le ministre de la Transition écologique, Christophe Béchu : « La souveraineté alimentaire est bonne pour l’écologie ». C’est un bon point de départ.

Diriez-vous qu’il faille maintenant transformer l’essai ? 

C. L. : Une pause sur les directives, lois et règlements est nécessaire au moins jusqu’aux élections européennes. La directive SUDSUR est un premier pas. Il faut aussi revenir sur les propositions sur la restauration de la nature et surtout la directive émission industrielles (IED). Cette directive IED est une aberration totale : à partir de 120 truies, vous seriez considéré comme un élevage industriel ? La quasi-totalité des éleveurs porcins français, qui ont des élevages familiaux, seraient concernés et devraient investir des sommes importantes (40 000 €, 50 000 € ? Plus ?) pour se mettre aux normes. Alors même que d’autres pays développent des élevages gigantesques (jusqu’à 600 000 porcs en Chine…) sans aucune contrainte ! Oui, c’est une aberration et il faut que nous obtenions un statut quo sur les porcs et les volailles comme nous l’avons obtenu sur l’élevage bovin.

Le renouvellement des générations est-il aussi une problématique européenne ? 

C. L. : Bien évidemment. En France la moyenne d’âge des exploitants avoisine peu ou prou 52 ans. La moyenne européenne s’établit à 57,4 ans ! Elle a augmenté de trois ans en dix ans. Toute la question est de savoir qui, demain, sera agriculteur ? Qui produira demain ? Qui nous nourrira demain ? L’agriculture est un secteur d’activité essentiel, stratégique, mais aussi vulnérable. Il faut d’urgence que l’UE retrouve sa boussole agricole et affirme une vision stratégique pour ce secteur, car l’agriculture mérite une politique publique communautaire de haut niveau, au cœur du projet européen. Un pas dans cette direction consisterait à nommer un commissaire à l'Agriculture en tant que vice-président au cours de la prochaine législature. C’est ce que je redirai à Ursula von der Leyen quand elle viendra, dans les locaux du Copa, le 22 février prochain.

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